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Entre la solennité des hommages rendus aux bâtisseurs du ballet et l'éclosion d'une jeunesse transcendée par la présence des Étoiles, « Marseille danse ses légendes » s'est mué en une véritable épopée. Retour sur deux soirées où la transmission est devenue un art sacré.
Le rideau est tombé, mais l’émotion, elle, refuse de quitter les travées de l’Opéra. Il y a des rendez-vous dont on sent, dès les premières mesures de l'orchestre, qu'ils feront date. Ce fut le cas ce week-end, où Marseille a réaffirmé avec éclat son lien indéfectible avec la danse. Ce ne fut pas une simple succession de variations techniques, mais un voyage au cœur de l'âme humaine, porté par des interprètes au sommet de leur art et une mise en scène d'une intelligence rare.
Un Panthéon de la Danse : L’Hommage aux Maîtres Chorégraphes
Le cœur battant de ces représentations résidait dans une reconnaissance appuyée envers ceux qui ont dessiné les contours du ballet moderne et classique. La direction artistique a placé cette session sous le signe de figures tutélaires dont les noms résonnent comme des piliers de l'histoire chorégraphique.
Un hommage appuyé à Marius Petipa, Maurice Béjart et Joseph Lazzini
La famille de Roland Petit n’ayant pas cédé les droits de danser ses chorégraphies à l’Opéra de Marseille, ce sont trois chorégraphes qui ont reçu l’hommage du public. Impossible d'imaginer une telle soirée à Marseille sans saluer Marius Petitpa, l'enfant du pays, celui qui partit de ces mêmes quais pour offrir à la Russie impériale ses plus beaux joyaux comme La Belle au bois dormant ou sa reprise magistrale du Lac des cygnes. À ses côtés, l’ombre immense de Maurice Béjart a plané sur le plateau. Béjart n'était pas seulement un chorégraphe, c'était un philosophe du geste, capable de tricoter un duo millimétré entre Shiva et Shakti dans Bhakti III.
L'hommage s'est également tourné vers Joseph Lazzini. Chorégraphe français de renom, il a laissé une empreinte indélébile avec des œuvres d'une sensualité teintée d'érotisme comme Cantadagio ou des pièces dramatiques telles qu'Appel, toutes deux portées par la puissance symphonique de Gustav Mahler. Enfin, la mémoire de Rudolf Noureev fut convoquée, lui qui révéla La Bayadère au public occidental et réinventa les rôles masculins avec une énergie sauvage. Réunir ces créateurs sur une même affiche, c’était convier les spectateurs à une archéologie du sublime.
Les Astres de la Scène : Une Distribution d'Étoiles
Pour porter de tels hommages, il fallait des corps d'exception. Le public marseillais a été gâté par une pléiade d'Étoiles dont le rayonnement a dépassé les espérances.
Dorothée Gilbert, Danseuse Étoile de l’Opéra national de Paris, a une nouvelle fois fait la démonstration de l'élégance du détail. Dans ses apparitions, elle montre une fluidité qui fait oublier l'incroyable difficulté technique. Face à elle, Guillaume Diop a confirmé tout son talent. Premier danseur nommé Étoile directement sur la scène du LG Arts Center de Séoul sans passer par la case "Premier danseur", il possède une noblesse naturelle et une prestance scénique qui électrisent littéralement l'atmosphère.
Le plateau accueillait également Iana Salenko, Étoile du Ballet de Berlin. Sa technique d'une précision chirurgicale force l'admiration. Elle fut rejointe par Charles Jude, figure légendaire de l'Opéra de Paris et fervent disciple de Noureev, dont la danse allie une fluidité féline au raffinement du style classique.
Un Firmament d’Exception : La Constellation des Solistes Internationaux
La force de ces représentations a résidé également dans l’équilibre parfait entre les Étoiles de l’Opéra de Paris et une garde internationale d'une virtuosité époustouflante. Kalle Wigle, soliste au Ballet de Berlin, a apporté une netteté de ligne et une puissance athlétique remarquables, notamment dans ses interprétations des rôles de Prince Désiré ou d'Albrecht. À ses côtés, les plus brillants ambassadeurs : Kathleen Thielhelm, Oscar Eduardo Chacón, Mari Ohashi et Oscar Frame. L’Amérique latine a également brillé à travers les figures de proue du Teatro Colón de Buenos Aires : Eliana Figueroa et Matias Santos. Figueroa, ambassadrice culturelle à la carrière internationale, et Santos, interprète de rôles majeurs comme Onéguine ou Adagietto. Ce métissage des cultures, orchestré au rythme des chefs-d’œuvre de Petipa, Béjart et Lazzini, a fait de ce week-end une célébration universelle du geste.
"Le Soldat Amoureux" ou la Transmission Incarnée
Dans ce Marseille où le cœur de Naples bat toujours, l'émotion a franchi un palier lorsque les accents poignants de la musique napolitaine traditionnelle, interprétée par Massimo Ranieri, ont commencé à résonner. Cette pièce solo, extraite du ballet Aqua Alta de Maurice Béjart, s'inspire de l'intensité méditerranéenne pour mettre en scène un danseur évoluant au rythme d'O Surdato 'Nnammurato.
L’idée de faire danser l’un de nos prestigieux Danseurs Étoiles avec les jeunes pousses de l’École de Danse de Marseille est un coup de génie. On assiste, en direct, au passage de témoin. Voir l’Étoile se mêler aux élèves, les guider de la main, partager le même espace scénique avec une telle humilité, provoque un frisson collectif. Les élèves de l'école montrent une rigueur et un engagement qui font honneur à leurs professeurs. Cette union entre la maîtrise absolue et la promesse de demain donne à la chorégraphie une dimension humaine et poignante.
L’École de Danse : Le Gardien du Temple
Le succès de ce week-end est aussi celui de l’École de Danse. Sous l'œil attentif de Jean-Charles Gil, les élèves ont prouvé que Marseille reste une pépinière de talents. Ancien Danseur Étoile de Roland Petit, Gil est un pédagogue reconnu qui transmet ce « feu sacré » propre aux grands artistes.
Participer à une production d'une telle envergure, aux côtés de légendes vivantes, est une expérience formatrice incomparable. On a senti, dans leur tenue, dans leur discipline, l'influence d'un enseignement exigeant. L'école de danse ne forme pas seulement des techniciens ; elle forge des caractères. En voyant ces jeunes évoluer avec une telle assurance, on se dit que l'avenir du ballet marseillais est entre de bonnes mains.
La Mise en Scène et la Fosse : Une Architecture de Lumière et de Son
La réussite d'un tel programme tient également à sa mise en scène et à son écrin sonore. Les éclairages, souvent réglés par les chorégraphes eux-mêmes comme pour les pièces de Lazzini, sculptent les muscles et soulignant les arabesques avec une précision d'orfèvre. Chaque transition est pensée pour maintenir une tension dramatique, évitant l'écueil du gala sans âme.
Dans la pénombre de la fosse, l’Orchestre Philharmonique de Marseille livre une prestation d’une justesse rare. Sous la direction magistrale d’Ermanno Florio, les musiciens ont été le partenaire indispensable du mouvement. Florio, chef d'orchestre dont l'expérience mondiale auprès des plus grandes compagnies de ballet (Scala de Milan, New York City Ballet) est immense, dirige avec une science du souffle impressionnante. Il sait respirer avec les danseurs, étirant une mesure pour laisser une Étoile achever son équilibre ou enflammant le tempo pour soutenir un grand jeté.
L’Engouement des Marseillais : Une Passion sans Limites
S'il est un "personnage" qui mérite d'être cité, c'est bien le public. Marseille a cette réputation — justifiée — d'être une ville qui s'enflamme pour ses artistes. Les 24 et 25 janvier, l'Opéra était une cocotte-minute d'enthousiasme. Dès les premières minutes, une électricité parcourait les rangs.
L'engouement ne fut pas seulement numérique (la salle affichait complet depuis des semaines), il fut qualitatif. Les spectateurs marseillais sont des passionnés qui connaissent l'histoire de leurs théâtres. Les bravos qui ont accueilli les élèves de l'école après leur passage dans Le Soldat Amoureux étaient aussi nourris que ceux réservés aux Étoiles internationales. C'est cette reconnaissance du travail, de l'effort et de la relève qui fait la particularité de cette cité. Les Marseillais ont porté le spectacle, créant une ambiance de communion rare.
La Danse comme un Destin Partagé
En quittant l'Opéra sous la fraîcheur de la nuit provençale, les spectateurs emportent avec eux bien plus que des images. Ils emportent la preuve que l'art, lorsqu'il est servi avec une telle honnêteté, est capable d'unir les générations et les cultures.
L'hommage rendu à Petipa, Béjart et Lazzini, la virtuosité des Étoiles Gilbert, Diop, Salenko, Jude et Erman, la voix de Massimo Ranieri, la maestria d'Ermanno Florio et le talent des jeunes de l’école de danse ont formé une alchimie parfaite. Marseille n'a pas seulement rendu hommage à son passé ; elle a jeté les bases de son futur. Ce week-end de janvier ne fut pas une simple parenthèse enchantée, mais une affirmation : celle d'une ville qui aime ses artistes, qui respecte son histoire et qui regarde vers l'horizon avec une confiance renouvelée.
Danielle Dufour-Verna
Le rideau est tombé, mais l’émotion, elle, refuse de quitter les travées de l’Opéra. Il y a des rendez-vous dont on sent, dès les premières mesures de l'orchestre, qu'ils feront date. Ce fut le cas ce week-end, où Marseille a réaffirmé avec éclat son lien indéfectible avec la danse. Ce ne fut pas une simple succession de variations techniques, mais un voyage au cœur de l'âme humaine, porté par des interprètes au sommet de leur art et une mise en scène d'une intelligence rare.
Un Panthéon de la Danse : L’Hommage aux Maîtres Chorégraphes
Le cœur battant de ces représentations résidait dans une reconnaissance appuyée envers ceux qui ont dessiné les contours du ballet moderne et classique. La direction artistique a placé cette session sous le signe de figures tutélaires dont les noms résonnent comme des piliers de l'histoire chorégraphique.
Un hommage appuyé à Marius Petipa, Maurice Béjart et Joseph Lazzini
La famille de Roland Petit n’ayant pas cédé les droits de danser ses chorégraphies à l’Opéra de Marseille, ce sont trois chorégraphes qui ont reçu l’hommage du public. Impossible d'imaginer une telle soirée à Marseille sans saluer Marius Petitpa, l'enfant du pays, celui qui partit de ces mêmes quais pour offrir à la Russie impériale ses plus beaux joyaux comme La Belle au bois dormant ou sa reprise magistrale du Lac des cygnes. À ses côtés, l’ombre immense de Maurice Béjart a plané sur le plateau. Béjart n'était pas seulement un chorégraphe, c'était un philosophe du geste, capable de tricoter un duo millimétré entre Shiva et Shakti dans Bhakti III.
L'hommage s'est également tourné vers Joseph Lazzini. Chorégraphe français de renom, il a laissé une empreinte indélébile avec des œuvres d'une sensualité teintée d'érotisme comme Cantadagio ou des pièces dramatiques telles qu'Appel, toutes deux portées par la puissance symphonique de Gustav Mahler. Enfin, la mémoire de Rudolf Noureev fut convoquée, lui qui révéla La Bayadère au public occidental et réinventa les rôles masculins avec une énergie sauvage. Réunir ces créateurs sur une même affiche, c’était convier les spectateurs à une archéologie du sublime.
Les Astres de la Scène : Une Distribution d'Étoiles
Pour porter de tels hommages, il fallait des corps d'exception. Le public marseillais a été gâté par une pléiade d'Étoiles dont le rayonnement a dépassé les espérances.
Dorothée Gilbert, Danseuse Étoile de l’Opéra national de Paris, a une nouvelle fois fait la démonstration de l'élégance du détail. Dans ses apparitions, elle montre une fluidité qui fait oublier l'incroyable difficulté technique. Face à elle, Guillaume Diop a confirmé tout son talent. Premier danseur nommé Étoile directement sur la scène du LG Arts Center de Séoul sans passer par la case "Premier danseur", il possède une noblesse naturelle et une prestance scénique qui électrisent littéralement l'atmosphère.
Le plateau accueillait également Iana Salenko, Étoile du Ballet de Berlin. Sa technique d'une précision chirurgicale force l'admiration. Elle fut rejointe par Charles Jude, figure légendaire de l'Opéra de Paris et fervent disciple de Noureev, dont la danse allie une fluidité féline au raffinement du style classique.
Un Firmament d’Exception : La Constellation des Solistes Internationaux
La force de ces représentations a résidé également dans l’équilibre parfait entre les Étoiles de l’Opéra de Paris et une garde internationale d'une virtuosité époustouflante. Kalle Wigle, soliste au Ballet de Berlin, a apporté une netteté de ligne et une puissance athlétique remarquables, notamment dans ses interprétations des rôles de Prince Désiré ou d'Albrecht. À ses côtés, les plus brillants ambassadeurs : Kathleen Thielhelm, Oscar Eduardo Chacón, Mari Ohashi et Oscar Frame. L’Amérique latine a également brillé à travers les figures de proue du Teatro Colón de Buenos Aires : Eliana Figueroa et Matias Santos. Figueroa, ambassadrice culturelle à la carrière internationale, et Santos, interprète de rôles majeurs comme Onéguine ou Adagietto. Ce métissage des cultures, orchestré au rythme des chefs-d’œuvre de Petipa, Béjart et Lazzini, a fait de ce week-end une célébration universelle du geste.
"Le Soldat Amoureux" ou la Transmission Incarnée
Dans ce Marseille où le cœur de Naples bat toujours, l'émotion a franchi un palier lorsque les accents poignants de la musique napolitaine traditionnelle, interprétée par Massimo Ranieri, ont commencé à résonner. Cette pièce solo, extraite du ballet Aqua Alta de Maurice Béjart, s'inspire de l'intensité méditerranéenne pour mettre en scène un danseur évoluant au rythme d'O Surdato 'Nnammurato.
L’idée de faire danser l’un de nos prestigieux Danseurs Étoiles avec les jeunes pousses de l’École de Danse de Marseille est un coup de génie. On assiste, en direct, au passage de témoin. Voir l’Étoile se mêler aux élèves, les guider de la main, partager le même espace scénique avec une telle humilité, provoque un frisson collectif. Les élèves de l'école montrent une rigueur et un engagement qui font honneur à leurs professeurs. Cette union entre la maîtrise absolue et la promesse de demain donne à la chorégraphie une dimension humaine et poignante.
L’École de Danse : Le Gardien du Temple
Le succès de ce week-end est aussi celui de l’École de Danse. Sous l'œil attentif de Jean-Charles Gil, les élèves ont prouvé que Marseille reste une pépinière de talents. Ancien Danseur Étoile de Roland Petit, Gil est un pédagogue reconnu qui transmet ce « feu sacré » propre aux grands artistes.
Participer à une production d'une telle envergure, aux côtés de légendes vivantes, est une expérience formatrice incomparable. On a senti, dans leur tenue, dans leur discipline, l'influence d'un enseignement exigeant. L'école de danse ne forme pas seulement des techniciens ; elle forge des caractères. En voyant ces jeunes évoluer avec une telle assurance, on se dit que l'avenir du ballet marseillais est entre de bonnes mains.
La Mise en Scène et la Fosse : Une Architecture de Lumière et de Son
La réussite d'un tel programme tient également à sa mise en scène et à son écrin sonore. Les éclairages, souvent réglés par les chorégraphes eux-mêmes comme pour les pièces de Lazzini, sculptent les muscles et soulignant les arabesques avec une précision d'orfèvre. Chaque transition est pensée pour maintenir une tension dramatique, évitant l'écueil du gala sans âme.
Dans la pénombre de la fosse, l’Orchestre Philharmonique de Marseille livre une prestation d’une justesse rare. Sous la direction magistrale d’Ermanno Florio, les musiciens ont été le partenaire indispensable du mouvement. Florio, chef d'orchestre dont l'expérience mondiale auprès des plus grandes compagnies de ballet (Scala de Milan, New York City Ballet) est immense, dirige avec une science du souffle impressionnante. Il sait respirer avec les danseurs, étirant une mesure pour laisser une Étoile achever son équilibre ou enflammant le tempo pour soutenir un grand jeté.
L’Engouement des Marseillais : Une Passion sans Limites
S'il est un "personnage" qui mérite d'être cité, c'est bien le public. Marseille a cette réputation — justifiée — d'être une ville qui s'enflamme pour ses artistes. Les 24 et 25 janvier, l'Opéra était une cocotte-minute d'enthousiasme. Dès les premières minutes, une électricité parcourait les rangs.
L'engouement ne fut pas seulement numérique (la salle affichait complet depuis des semaines), il fut qualitatif. Les spectateurs marseillais sont des passionnés qui connaissent l'histoire de leurs théâtres. Les bravos qui ont accueilli les élèves de l'école après leur passage dans Le Soldat Amoureux étaient aussi nourris que ceux réservés aux Étoiles internationales. C'est cette reconnaissance du travail, de l'effort et de la relève qui fait la particularité de cette cité. Les Marseillais ont porté le spectacle, créant une ambiance de communion rare.
La Danse comme un Destin Partagé
En quittant l'Opéra sous la fraîcheur de la nuit provençale, les spectateurs emportent avec eux bien plus que des images. Ils emportent la preuve que l'art, lorsqu'il est servi avec une telle honnêteté, est capable d'unir les générations et les cultures.
L'hommage rendu à Petipa, Béjart et Lazzini, la virtuosité des Étoiles Gilbert, Diop, Salenko, Jude et Erman, la voix de Massimo Ranieri, la maestria d'Ermanno Florio et le talent des jeunes de l’école de danse ont formé une alchimie parfaite. Marseille n'a pas seulement rendu hommage à son passé ; elle a jeté les bases de son futur. Ce week-end de janvier ne fut pas une simple parenthèse enchantée, mais une affirmation : celle d'une ville qui aime ses artistes, qui respecte son histoire et qui regarde vers l'horizon avec une confiance renouvelée.
Danielle Dufour-Verna
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